Le paradoxe de notre système de santé

Au Sénégal, une réalité surprenante persiste dans notre système de santé : les personnes disposant d’une assurance maladie paient souvent moins cher à l’hôpital que celles qui n’en ont pas. Autrement dit, les plus vulnérables se retrouvent parfois à supporter les coûts les plus élevés pour accéder aux soins.
Ce paradoxe soulève une question essentielle : notre système de santé protège-t-il réellement ceux qui en ont le plus besoin ?
Durant ce mois d’Avril 2026, dans une structure sanitaire de la place à Dakar, une mère de famille a déboursé 279 000 FCFA pour une hospitalisation en trois jours, là où elle aurait dû payer 27 900 FCFA (10%) si elle était assurée ou 139 000 FCFA (50%) si elle avait adhéré à la CMU, Couverture maladie universelle.
Une inégalité silencieuse dans l'accès aux soins
Dans la pratique, les patients bénéficiant d’une assurance santé profitent généralement de tarifs négociés, d’une prise en charge partielle ou totale, et d’un accès plus rapide aux soins. À l’inverse, les personnes sans couverture doivent payer immédiatement, souvent à des montants élevés.
Cette situation pousse certaines familles à s’endetter pour faire face à des dépenses médicales imprévues. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, dans plusieurs pays africains, plus de 30 % des dépenses de santé sont encore payées directement par les ménages, ce qui expose les familles les plus vulnérables à des dépenses catastrophiques.
Au Sénégal, cette réalité touche particulièrement les travailleurs du secteur informel, les populations rurales, les jeunes entrepreneurs, les ménages à faibles revenus, ceux qui ont le plus besoin de protection sont souvent ceux qui en bénéficient le moins.
La CMU : une solution existante mais encore insuffisante
Pourtant, le Sénégal dispose d’un mécanisme destiné à corriger cette inégalité : la Couverture Maladie Universelle (CMU), lancée officiellement depuis septembre 2013.
Selon l’Agence de la Couverture Maladie Universelle, environ 4,4 millions de personnes sont enrôlées dans les mutuelles de santé. La couverture nationale globale atteint environ 46 % de la population, cela signifie que plus de la moitié des Sénégalais restent sans protection santé.
Pourtant, l’adhésion reste accessible : Cotisation annuelle : environ 3 500 FCFA par personne, subvention de l’État jusqu’à 50 %, Gratuité pour les personnes indigentes, Prise en charge pouvant atteindre 80 % des soins dans certaines structures publiques.
Malgré ces efforts, l’enrôlement reste insuffisant. Le système existe, mais il n’est pas encore pleinement adopté.
L’exemple inspirant du Rwanda
Certains pays africains ont adopté une approche plus ambitieuse. Le Rwanda est souvent cité comme modèle.
En 2007, le Rwanda a adopté la loi n°62/2007 du 30 décembre 2007 relative à l’assurance maladie communautaire, connue sous le nom de "Mutuelles de santé".
Cette loi prévoit : Une adhésion quasi obligatoire pour l’ensemble de la population, des cotisations adaptées aux revenus, une forte implication des collectivités locales, un système de solidarité nationale structuré
Les résultats sont particulièrement impressionnants : Couverture santé de 7 % en 2003, Plus de 90 % en 2010, Environ 96 % de couverture nationale aujourd’hui. Grâce à cette réforme, le Rwanda est devenu l’un des pays africains ayant la meilleure couverture santé.
Faut-il rendre la CMU obligatoire au Sénégal ?
Face à ces résultats, une question mérite d’être posée : le Sénégal ne devrait-il pas envisager de rendre l’adhésion à la CMU obligatoire ?
Une telle mesure pourrait permettre : Une meilleure mutualisation des risques, Une réduction des dépenses catastrophiques de santé, Une protection accrue des populations vulnérables, Une amélioration de l’accès aux soins.
Bien entendu, une telle réforme nécessiterait plusieurs préalables : Renforcer les infrastructures sanitaires, Améliorer la qualité des soins, Simplifier les procédures d’adhésion et Adapter les cotisations aux revenus.
Un enjeu social, économique et national
Au-delà de la santé, l’accès équitable aux soins est également un enjeu économique majeur. Une population en bonne santé est plus productive, plus résiliente et plus engagée dans le développement du pays.
Investir dans la santé, c’est investir dans l’avenir.
Le paradoxe actuel de notre système de santé nous invite à repenser notre approche. L’objectif n’est pas seulement d’améliorer l’accès aux soins, mais de construire un système plus équitable, plus inclusif et plus durable.
L’accès aux soins ne devrait pas dépendre du niveau de revenu. Il devrait être garanti pour tous. Car au fond, une question demeure :
Peut-on parler de justice sociale lorsque les plus vulnérables paient plus cher pour se soigner ?
Pistes de solutions
Une approche concrète pourrait consister à mieux exploiter les données existantes sur les populations vulnérables. Par exemple, les enquêtes menées par l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD), notamment dans le cadre des programmes de bourses sociales, pourraient être jumelées avec le dispositif de la Couverture Maladie Universelle (CMU).
Cette démarche permettrait d’identifier plus efficacement les populations les plus vulnérables et de procéder à leur enrôlement direct et gratuit à la CMU. Une telle mesure offrirait une protection immédiate aux personnes les plus exposées, tout en réduisant les inégalités d’accès aux soins.
Parallèlement, cette initiative pourrait servir de solution transitoire, dans l’attente de l’organisation d’assises nationales sur le système de santé au Sénégal, afin de repenser de manière globale et durable l’accès équitable aux soins pour tous.
Le moment est peut-être venu d’ouvrir un débat national pour transformer ce paradoxe en opportunité, et bâtir un système de santé plus juste, plus solidaire et véritablement universel.
Yacine SARR
Entrepreneure Tech | Spécialisée en santé Numérique
Fondatrice & Manager de la plateforme E-Santé WER
Mail : yacinesarr743@gmail.com







