Publié le 27 Apr 2023 - 23:21
DU MÉRITE À MOINS D’UN AN DE L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE

Général de brigade Fatou FALL

 

L’idée, propagée par une ancienne dépêche de l’Agence sénégalaise de presse (Aps),  selon laquelle « le pouvoir ne n’hérite pas, il se mérite » vaut un détour qu’on ne ferait pas aisément sans l’aide de ceux dont le métier à plein temps est de démêler les catégories philosophiques comme le mérite dans ses rapports avec l’égalité, les capacités, la chance, le groupe humain, etc.

L’universitaire français Yves Michaud – auteur de l’essai Qu’est-ce que le mérite ? (Bourin Editeur, 2009) - est un des rares philosophes contemporains à avoir consacré un sérieux travail de réflexion au mérite. Nous en avons eu vent pour la première fois en écoutant l’émission « Idées » sur RFI en novembre 2009.

Un mois auparavant, le spécialiste de philosophie politique, s’adressant à des lycéens à Bordeaux, fit l’économie de ses intéressantes trouvailles sur le sujet. Au commencement, la notion de mérite, indissociable de la valeur d’égalité, est opposée au régime des castes dans le but de promouvoir le bien commun. La récompense de ceux qui pouvaient se prévaloir de vraies compétences prenait alors la forme d’une estime collective.

Lorsqu’elle se matérialisait par une rétribution, celle-ci, limitée, ne creusait pas les écarts de revenus déjà modérés. Il n’est plus possible d’en dire autant depuis que l’individualisme, l’égoïsme et le matérialisme sont devenus les traits dominants d’une époque – la nôtre – qui trouve dans les « excès de l’État-providence » (protecteur) les causes du dépérissement de la motivation et du dynamisme de chacun.

Quand, dans la nouvelle acception du mérite, on s’interrogea sur son rapport avec les capacités de l’individu, il y eut un véritable écueil : comment identifier les capacités intellectuelles et cognitives de chacun et mesurer les aptitudes physiques et morales sur lesquelles gager toute idée de mérite ? L’incapacité des évaluateurs à faire le tour de la question maintint de larges franges de la société hors course. Ce fut notamment le cas pour les professions autres que militaires, scientifiques et industrielles. Plus grave encore : les capacités issues de « l’héritage social » restaurent la société des héritiers et des castes de l’Ancien régime (1589-1789). On pourrait en même temps rétorquer plusieurs choses à la fois à ceux qui seraient fondés d’invoquer la chance des héritiers. Quelles seraient leurs chances s’ils ne venaient pas de telle ou telle famille ou s’ils étaient nés à une époque différente de celle dont ils tirent leurs dividendes ? Il n’y a, aux yeux de Michaud, qu’une manière de faire l’impasse sur autant de difficultés à promouvoir quelques-uns seulement au détriment de plusieurs autres prétendants : « la reconnaissance truquée ».

Tout le problème du mérite est là. Les critères de la reconnaissance ne dépendent que des intérêts de celui qui les définit. Deux passages, tirés des bonnes feuilles (Le Quotidien, 15 juillet 2010) du livre « L’intruse du Palais », témoignent de la bonne foi de son auteure – Amy Diouf – en même temps qu’ils éclairent la controverse sur le mérite. « Nous existions (...) de par une signature, celle du Président de la République qui nous a sortis du néant par un décret (...) », écrit-elle en parlant de l’équipe resserrée autour de l’ancien président du conseil de surveillance de l’Anoci Karim Wade.

Plus loin, Amy écrit que l’ancien maire de Dakar, Pape Diop, « nous a reçus dans la salle d’apparat et même poussé l’hospitalité jusqu’à offrir la présidence de séance à Karim ». Pape Diop venait-il de perdre son fauteuil de maire de la capitale du Sénégal pour cause de « reconnaissance truquée » considérée comme une reconnaissance méritée ? On connaît la suite : aucun des deux – l’ancien maire et le prétendant embusqué – ne fut élu maire à l’issue des Locales de mars 2009. C’est que le pouvoir ne se mérite pas ; il se conquiert au terme d’un acte de légitimation dont les règles impersonnelles récusent l’idée d’un mérite de type nouveau qui justifie la mésestime pathologique des autres par l’estime démesurée de soi.

Yves Michaud ne récuse pas pour autant toute idée de mérite. Faute de vertu, le mérite serait même un passage obligé. Mais le philosophe ne manque pas de perspicacité lorsqu’il présente le sens moral ou religieux du concept polysémique. « Mériter, c’est avoir fait volontairement quelque chose de méritoire ou déméritoire qui vous vaut une récompense ou un châtiment », écrit-il. Amy Diouf aurait réussi son pari si son « satisfecit total » avait suffi à maquiller les comptes déméritoires du héros - Karim Wade - de son livre. À la parution du livre, on pouvait se demander pourquoi l’ancienne « directrice adjointe de la filiale sénégalaise d’un grand groupe français » ne se reconnaît que la dignité d’une intruse. Michaud répond : le mérite (truqué) n’est pas celui du groupe humain dévoué mais celui d’un seul individu au sein du groupe.

Général Fatou FALL

Dans une note bibliographique datée du 25 avril 2023, l’Agence de presse sénégalaise - encore elle - écrit que « le médecin-colonel professeur Fatou Fall (..) engagée en 1985 a obtenu le Certificat d’études spéciales en hépatologie et gastroentérologie à l’Université d’Abidjan (Côte d’Ivoire) en 2002.

Fatou Fall est professeur en Hépatologie et Gastroentérologie (Ecole du Val-de-Grâce à Paris) en 2012.

Chef du service d’hépato-gastroentérologie à l’hôpital Principal de Dakar (Sénégal). Elle est membre de la Société sénégalaise de gastroentérologie et d’hépatologie (Sosegh) membre de la Société africaine d’hépatologie et de gastroentérologie et de la Société française de gastroentérologie. »

En élevant  au grade de médecin-général de brigade le médecin-colonel professeur Fatou Fall, le Président de la République replace le mérite au centre du débat au moment où les têtes d’affiche que nous servent les médias à moins d’un an de l’élection présidentielle du 25 février 2024 obligent plus d’un à se demander pourquoi le mérite, dans l’acception de Michaud et dans celui du Chef de l’État, venu en renfort, ne suffit toujours pas au lifting de la vie politique au Sénégal.

Abdoul Aziz DIOP

Auteur de « Gagner le débat…» (L’Harmattan Sénégal, Dakar, 2023)

 

Section: 
YAKAAR-TERANGA : Les deux raisons du départ de kosmos
MÉMOIRE - TROIS ANS DÉJÀ : Malick Ndiaye, le veilleur de l’éthique Ceddo
REVALORISATION DE LA FORMATION DES JOURNALISTES DANS LE CADRE DU FADP ET RÔLE PIONNIER DU CESTI : Le pari de la qualité
DU TEXTE AU GESTE : L’ordre de préséance et la valorisation des élus à la lumière du décret n°99 252 du 19 mars 1999
AU SENEGAL, LES PAUVRES PAIENT PLUS POUR SE SOIGNER : Le paradoxe de notre système de santé
DE LA SUPRÉMATIE PRÉSIDENTIELLE : Entre conflits et primauté
Analyse de la décision n° 2/C/2026 du Conseil Constitutionnel
De grâce ne nous faites pas ça !
SONKO MOY DIOMAYE - DIOMAYE MOY SONKO : C’est le difficile qui est le chemin
Vous n’avez même pas honte : récit d’une fraternité trahie
Refus de l’intangibilité absolue du titre foncier et fondement juridique d’une politique de récupération des biens publics irrégulièrement appropriés
CULTURE AU SÉNÉGAL : Une puissance créative entravée par ses propres failles
Les mineurs artisanaux africains méritent le développement, pas l’effacement
LE SÉNÉGAL DEVANT UN DÉTROIT D’ORMUZ FINANCIER : Explication métaphorique des TRS
L’ÉCONOMIE DES SOINS : Une condition d’autonomisation économique des femmes et de prospérité partagée au Sénégal
SÉNÉGAL–FMI Entre souveraineté proclamée et dépendance réelle
SONKO–DIOMAYE : Pourquoi la coopération vaut mieux que la rivalité
UNE DÉCISION JURIDIQUEMENT INDÉFENDABLE Pourquoi le Tribunal Arbitral du Sport annulera le forfait infligé au Sénégal
Qui dirige le Sénégal ?
NOS RESSOURCES NE DOIVENT PLUS ENRICHIR LES AUTRES. “L’Afrique doit servir d’abord les Africains”