Publié le 27 Mar 2025 - 21:38
ENTRETIEN AVEC DR CHEIKH GUÈYE, COORDONNATEUR RASA  

"Au Sénégal, le débat économique est très pauvre"

 

Dans cet entretien exclusif avec ‘’EnQuête’’, le docteur Cheikh Guèye, géographe, responsable de la Veille et de la Prospective à l’Ipar, coordonnateur du Réseau des think tanks sénégalais et secrétaire permanent de l’Initiative continentale rapport alternatif sur l’Afrique (Rasa), analyse la situation économique du Sénégal, la dette publique, les défis politiques ainsi que les perspectives de transformation du pays.

 

Le chef de mission du FMI pour le Sénégal, Edward Gemayel, a reconnu une sous-estimation de la dette publique, en phase avec les conclusions de la Cour des comptes. Quelle lecture faites-vous de cette déclaration ?

J’ai rencontré la mission du FMI le lundi 24 mars avec quelques collègues de la société civile, notamment Birahime Seck du Forum civil, Papa Fara Diallo de la coalition Publiez ce que vous payez, Abdoulaye Bibi Baldé de l’Ucad et deux membres de la Coordination des universitaires pour la démocratie. Cette rencontre a permis d’échanger sur le rapport de la Cour des comptes et les perspectives économiques du Sénégal.

Les représentants du FMI ont salué la démarche de transparence du nouveau gouvernement, soulignant que ce n’est pas courant qu’un État reconnaisse lui-même ce genre d’irrégularités, qui sont souvent découvertes lors de missions de contrôle. Il n’y a donc plus de doute sur la véracité des conclusions de la Cour des comptes.

Cependant, j’ai posé une question essentielle : pourquoi le FMI découvre-t-il cette situation maintenant, alors qu’il est censé effectuer un suivi rapproché ? Leur réponse fut une forme de dédouanement : ils ne peuvent travailler qu’avec les données transmises par les États. Cela pose un réel problème de fiabilité et de transparence dans la gestion de nos finances publiques.

Quels sont, selon vous, les leviers à actionner pour éviter de telles erreurs d’estimation et renforcer la transparence budgétaire ?

Il est impératif de mener des réformes profondes en matière de gestion budgétaire et financière afin de renforcer la redevabilité et la transparence. Ces améliorations doivent garantir que les dérives ayant conduit à cette situation ne se reproduisent plus.

Par ailleurs, la société civile doit être valorisée dans son expertise et jouer un rôle actif dans le contrôle citoyen des finances publiques. C’est dans cette optique que nous venons de lancer l’Observatoire citoyen des politiques publiques (OCIPP), une initiative des think tanks et des OSC sénégalaises visant à structurer ce suivi.

Un autre point crucial est la mise en cohérence des différentes données économiques et sociales, parfois contradictoires, produites par les services étatiques. Il est essentiel d’établir un dialogue entre ces données officielles et celles générées par les think tanks indépendants.

Enfin, il faut surveiller de près les conséquences potentielles de cette sous-estimation de la dette. Le FMI pourrait exiger du Sénégal le remboursement des prêts contractés de manière irrégulière. Toutefois, ce scénario peut être évité, si l’institution tient compte de la sincérité du gouvernement, des impacts sociaux d’un remboursement précipité, des perspectives économiques liées à l’exploitation de nos ressources naturelles et de la conjoncture géopolitique internationale. Je reste optimiste quant à la capacité du Sénégal à sortir de l’ornière !

Alioune Tine, directeur d’Afrikajom Center, estime que nous avançons vers un avenir incertain nécessitant de l’intelligence politique et de l’unité. Comment interprétez-vous cet avertissement dans le contexte actuel ?

Depuis l’année dernière, je défends le concept de ‘’Juboo’’, qui s’inscrit dans la continuité des notions de ‘’Jub, Jubal et Jubbanti’’. Ce concept sera au cœur des débats dans les mois à venir, car nous ne pouvons pas rester dans une logique de confrontation et de tension permanente dans un pays aussi petit que le nôtre, confronté à d’énormes défis.

Après la publication du rapport de la Cour des comptes et face aux difficultés économiques qui se profilent, nous devons impérativement amorcer un processus de réconciliation et de cohésion nationale. Cette nouvelle période exige des sacrifices partagés, comme ce fut le cas durant la pandémie de Covid-19.

Cependant, pour que cet appel à la solidarité soit crédible, l’État doit d’abord donner l’exemple en adoptant des pratiques exemplaires avant d’exiger des efforts de la part des citoyens.

Pensez-vous que la situation économique actuelle puisse conduire à un enrichissement du débat économique, souvent éclipsé par la politique au Sénégal ?

Honnêtement, je ne pense pas que nous assisterons à un changement radical du débat public. La classe politique actuelle et ses pratiques ne vont pas disparaître du jour au lendemain.

Malheureusement, au Sénégal, le débat économique est très pauvre, sauf en période électorale où il est utilisé comme un simple outil de communication. En l’absence d’échéances électorales majeures, la logique politicienne risque de continuer à dominer les discussions publiques.

La proposition de loi interprétative a suscité beaucoup de controverses. Quel est votre avis sur cette initiative et son impact sur l’État de droit ?

Je l’ai déjà exprimé : je ne suis pas favorable à une abrogation totale de la loi d’amnistie. Cette loi a permis un armistice après trois années de violence meurtrière et de crise politico-judiciaire dont il fallait impérativement sortir. Elle a été salutaire pour toutes les parties, malgré les postures politiciennes des uns et des autres.

Revenir sur cette amnistie nous replongerait dans une zone de turbulences et d’incertitudes, alors que nous devons plutôt favoriser l’esprit du ‘’Juboo’’ pour relever les défis économiques et sociaux auxquels nous faisons face.

Cependant, armistice ne signifie pas amnésie ni impunité. La vérité doit être établie sur les jeunes tués, les blessés à vie, les torturés, les destructions de biens, les attaques dans les universités ou encore celle du bus de Yarakh. Une enquête objective et minutieuse est nécessaire pour déterminer les responsabilités et empêcher la répétition cyclique de ces violences électorales.

Certains y voient une tentative d’adaptation légale pour répondre à des enjeux politiques immédiats. Partagez-vous cette lecture ?

Cette interprétation est inévitable et il est difficile de ne pas percevoir une démarche politique derrière cette initiative. Cependant, au-delà de l’aspect politique, nous devons nous interroger sur les conséquences de ce type de décision sur la consolidation de l’État de droit et la stabilité institutionnelle.

Quels sont, selon vous, les indicateurs clés pour évaluer la transformation économique et sociale du Sénégal ?

L’élément central est l’Agenda national de transformation jusqu’en 2050. Cette projection à long terme est essentielle pour espérer un véritable changement de notre modèle économique et social. Nous devons évaluer nos progrès avec un indicateur clé : la souveraineté nationale. Il s’agit de mesurer les avancées dans plusieurs domaines stratégiques : la souveraineté alimentaire, l’indépendance des services, l’éducation et la valorisation des langues nationales, l’adaptation aux mutations numériques et à l’intelligence artificielle, la restructuration de notre système éducatif et l’intégration de l’éducation religieuse. L’enjeu est de remettre l’éthique et la souveraineté au cœur des politiques publiques et des comportements des Sénégalais.

AMADOU CAMARA GUEYE

Section: 
SAINT-LOUIS : HAUSSE DES PRIX À LA VEILLE DE LA FÊTE : Un véritable casse-tête pour les chefs de famille
TRANSITION ÉNERGÉTIQUE AU SÉNÉGAL : A la recherche d’alternatives de financement durable
FACT-CHECKING AUDIT FINANCES PUBLIQUES : Comprendre les dettes cachées et leurs contours
MUTUALISATION DES RÉSEAUX ET INFRASTRUCTURES NUMÉRIQUES Senum se connecte à Sonatel
SUSPENSION AIDE AMÉRICAINE Trump desserre l’étau sur le Sénégal
AUDIT DES FINANCES PUBLIQUES : Le FMI attend des corrections
DÉVELOPPEMENT DES ÉNERGIES RENOUVELABLES À L’HORIZON 2029 : L'Aner dévoile sa feuille de route en 4 axes
Économies africaines résilientes
PROGRAMME PUDC La face immergée de l'iceberg
VALIDATION DE LA NOUVELLE LETTRE DE POLITIQUE SECTORIELLE (2025-2029) : Le MSAS dévoile sa feuille de route
RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE - FONTE DES GLACIERS : Le Sénégal risque de perdre 55 à 86 km2 de plages
UN AN DU PRÉSIDENT BASSIROU DIOMAYE FAYE Entre promesses et réalités économiques
AN 1 DIOMAYE - MISE EN ŒUVRE DES POLITIQUES AGRICOLES Le désenchantement des paysans du bassin arachidier
Prix des matériaux de construction
Ziguinchor - appuis aux déplacés de retour
CHIFFRES D’AFFAIRES DANS LA CONSTRUCTION, LES SERVICES ET L'INDUSTRIE : Des performances disparates au 4e trimestre 2024
AFFAIRE GREENTECH : Les contours d'un scandale
INCLUSION SOCIALE ET ÉCONOMIQUE DES FEMMES HANDICAPÉES : Un  impératif de justice et de développement pour tous
Fifdak
LENTEURS ADMINISTRATIVES, RETARDS DE SALAIRES… : Le Collectif des maîtres contractuels dépeint un sombre tableau