Publié le 25 Jan 2024 - 17:54
PROPOS DE MERCREDI

Résister au reflux démocratique

 

Le renouveau démocratique engagé partout dans le monde à partir des années 1990 semble avoir épuisé ses effets. Le reflux démocratique est devenu la caractéristique majeure des temps actuels.  L’heure n’est plus aux transitions démocratiques vers des pouvoirs civils et des élections pluralistes. Au contraire, l’essoufflement de la mondialisation néo-libérale provoque l’asphyxie du modèle démocratique et engendre un retour universel de l’autoritarisme. En perspective, le réveil du démon de la guerre décourage tout optimisme : la guerre n’est pas l’amie de la démocratie.

En Afrique de l’Ouest, les pouvoirs militaires balayés par la vague démocratique d’il y a trente ans ont repris du service un peu partout. La contagion kaki est si virulente que certains observateurs se demandent si le Sénégal pourra résister. Des « intellectuels » publient des articles et des ouvrages destinés à vendre avec entrain la sombre idée d'un coup d’État militaire dans notre pays. Et, de fait, malgré la résilience de son modèle démocratique, le Sénégal résiste difficilement, depuis trois ans, à la vague militaro-populiste.  

Tout l’arsenal de ce qu’on appelle aujourd’hui « populisme » a été mobilisé au service d’une entreprise de conquête violente et non électorale du pouvoir. L’impact des réseaux sociaux sur la jeunesse a été mis à profit en vue de discréditer, par le discours haineux, l’imposture et l’injure, l’ensemble des autorités, aussi bien étatiques que religieuses et confrériques. Toute forme de légitimité est prise pour cible, y compris l’autorité parentale.

De fausses autorités de remplacement sont promues, sur la base d’auto-proclamations du genre « seuls vrais musulmans » ou « seuls vrais patriotes ». Une fraction de la jeunesse, chauffée à blanc par ces manipulations, est poussée à l’action par des mots d’ordre appelant explicitement à la violence la plus extrême. Et cela a engendré les émeutes sanglantes de mars 2021 et juin 2023.

L’Etat de droit devient fragile devant des fous furieux

Comme le démontrent les exemples de Bolsonaro et de Trump, le « populisme » est l’antithèse de la démocratie. L’assaut contre le Capitole, le symbole même de la démocratie, confirme que les institutions les mieux établies résistent difficilement au culte de l’irresponsabilité ; et que l’Etat de droit devient fragile devant des fous furieux. Or, le « populisme », c’est précisément de l’irresponsabilité concentrée.

De l’hypocrisie aussi. Le « populisme » ne se réclame du peuple que pour mieux l’infantiliser et nier sa souveraineté. Au libre choix de leurs dirigeants par les citoyens, il substitue un récit de légitimation d’un sauveur autoproclamé, d’un prétendu « homme-solution », infaillible, auquel tous doivent obéir au doigt et à l’oeil.  À travers son discours démagogique, faussement favorable aux moins nantis, le « populisme » camoufle ses connivences secrètes avec des forces d’argent, comme tous ces prédateurs qui, excités par les nouvelles odeurs gazières du Sénégal, ont cru malin d’investir massivement dans la déstabilisation de ce pays. Il instrumentalise la forte demande sociale de souveraineté économique et monétaire pour mieux dissimuler ces allégeances aussi coupables qu’inavouables.

Là réside le véritable recul démocratique, dans l’apparition d’une force politique anti-républicaine, contestant le monopole public de la violence légitime et cherchant à s’imposer au pouvoir par la force. Le débat est ouvert sur les raisons de cette survenance. Nul doute que le vide politique creusé autour de la présidentielle de 2019 y a contribué. Mais il y a certainement des causes sociales et politiques plus profondes.

Ce recul démocratique interpelle notre État de droit dans sa double mission de faire respecter les droits individuels et collectifs des citoyens mais aussi, voire surtout, de faire observer les obligations et interdits légaux. Il n’y a pas d’État de droit possible sans la capacité d’endiguer et réprimer efficacement les velléités putschistes et anarchisantes.

Or donc, loin d’être une particularité sénégalaise, ce recul démocratique nourrit les craintes de certains observateurs qui s’interrogent sur la viabilité de notre modèle démocratique et pronostiquent sa décadence imminente. Pourtant, il n’y aucune fatalité de déstabilisation durable ou de rupture de l’ordre constitutionnel au Sénégal.

Comme au Brésil ou aux USA, une prise de pouvoir « populiste », ponctuée ou non d’un coup d’Etat militaire, ne serait qu’un court épisode ; le peuple et la jeunesse découvriraient très vite la supercherie. Le « populisme » ne peut tromper le peuple qu'une seule fois. Cependant, ce serait un « luxe » trop coûteux pour notre pays, dans un contexte d’imminence des revenus gaziers et d’insécurité galopante dans la sous-région.

Naïf de croire que le diable aurait délaissé ses cornes

Pour l’heure, les succès notables engrangés par le Président Sall dans son entreprise d’affirmation de l’autorité de l’Etat ont permis de restaurer un environnement pacifique et sécurisé. Le rétablissement de l’ordre public, qui a été gravement menacé, a permis aux populations de reprendre confiance et à notre processus électoral de poursuivre son cours normal. Aujourd’hui, après l’investiture officielle des candidats par le Conseil constitutionnel, l’écrasante majorité des forces politiques s’inscrivent dans une dynamique de compétition pacifique en direction de la présidentielle. Qui l’eût cru ?

Rien n’est joué cependant. Il serait naïf de croire que le diable aurait délaissé ses cornes, et les incendiaires leurs cocktails Molotov. Tous les démocrates ont donc l’obligation de demeurer vigilants et d’agir sans faiblesse ni calcul en vue de réduire à leur plus simple expression les adeptes de la violence politique.

Au-delà de ce devoir partagé, cinq grands enjeux nous semblent d'une brûlante actualité, si le Sénégal doit demeurer une démocratie exemplaire dans les temps à venir. Le premier est de restaurer le dialogue et la solidarité intergénérationnels, en vue du raffermissement de notre cohésion sociale bien malmenée ces derniers temps. Il urge de donner à la jeunesse pleine voix au chapitre par un renforcement substantiel de sa participation aux institutions et à l’exercice des pouvoirs. Il s’agit aussi d’augmenter de façon conséquente sa part dans la redistribution des ressources nationales, à travers des mesures innovantes et audacieuses en matière de formation, d’emploi et d’insertion sociale.

Il y a ensuite le nécessaire rassemblement des forces républicaines au lendemain de la présidentielle. Qu'elles soient au pouvoir ou dans l’opposition, les forces politiques attachées à l’État de droit et à la démocratie devraient, par le dialogue et la réconciliation, se mettre d’accord sur un minimum qui serait de protéger ensemble leurs valeurs communes, afin de fermer définitivement la parenthèse mortifère ouverte en 2021. Il s’agira alors de neutraliser les conceptions et les démarches contraires à l’esprit démocratique.

Le troisième enjeu est celui de la réconciliation nécessaire des deux composantes francophone et arabophone du leadership sénégalais, dans une perspective de raffermissement de notre tissu social. A ce propos, la constitutionnalisation de la langue arabe serait un pas important, de même que l'institutionnalisation des autorités religieuses et coutumières et une véritable régionalisation.

Vient ensuite l'enjeu de l’accélération de l’intégration politique et économique ouest-africaine et africaine. Du fait de la stabilité de sa démocratie, le Sénégal a la tâche d’inspirer et de booster les décisions hardies qui s’imposent dans ce domaine. C’est la seule manière d'éradiquer le terrorisme et le militaro-populisme et de construire la puissance dont nos peuples ont besoin pour tirer leur épingle du jeu, dans un moment de redistribution générale des cartes à l’échelle internationale.

Enfin, aucun de ces enjeux ne saurait être correctement pris en charge sans l’application de politiques intelligentes d’émancipation économique et monétaire. Il s’agira d’accélérer les ruptures fécondes permettant de dégager les capacités financières dont nous avons impérativement besoin pour sauver nos sociétés d’un naufrage collectif. Inutile de rallumer à ce propos la vieille querelle de l’anti-impérialisme ; c’est juste une question de réalisme et de souci de soi  !

Mamadou Bamba NDIAYE

Ancien député

Section: 
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