Cafouillage au sommet !

Au-delà du désordre auquel il renvoie, le recadrage sévère de Diba envers son collègue Serigne Gueye Diop traduit un vrai malaise et reflète l’équilibre très précaire que traverse le Gouvernement.
C’est un désaveu cinglant qui continuera encore de susciter du bruit. Hier, le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan est monté au créneau pour recadrer sévèrement le ministre en charge de l’Industrie et du Commerce. “Le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan tient à préciser qu’il demeure le canal officiel de communication sur tout sujet relatif aux finances publiques et aux relations avec les partenaires financiers internationaux”, fulminent les services de Cheikh Diba.
Ils réagissaient ainsi aux déclarations tenues par le ministre Serigne Gueye Diop sur le plateau de la Radio télévision sénégalaise, largement repris par des médias internationaux comme Bloomberg. Dans cette sortie, le ministre du Commerce annonçait la disposition du gouvernement du Sénégal à négocier la restructuration de la dette. “Aujourd’hui, on emprunte à des taux de 6% au niveau du marché régional qui n’est pas illimité, et qui est aussi sollicité par les autres pays. C’est pourquoi notre gouvernement est ouvert à discuter avec le FMI, à trouver un accord, à trouver les conditions de restructuration”, déclarait-il, prenant de court tous les observateurs. Pour lui, il n’y a aucune raison de ne pas aller vers la restructuration si la situation le requiert.
Au-delà du cafouillage, la panique
Les propos ont été tenus le dimanche 21 juin 2026 à la télévision nationale. Mais il aura fallu attendre le lendemain 22 juin, au moment où le Sénégal entier semblait focus sur le match décisif contre la Norvège, pour voir la réaction du ministère des Finances. Le texte fut publié sur la page Facebook officielle du département à 21 heures. Il revient sur la position officielle du Gouvernement. “Le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan réaffirme que l’État du Sénégal reste pleinement engagé dans le respect de l’ensemble de ses obligations financières et dans l’exécution régulière de ses engagements vis-à-vis de ses créanciers, de ses partenaires techniques et financiers, ainsi que des investisseurs”, insiste le communiqué, non sans préciser que la déclaration du ministre en charge de l’Industrie “constitue une opinion personnelle et ne reflète aucunement la position officielle de l’État du Sénégal”.
Au-delà du cafouillage institutionnel, ce double langage cache plusieurs non-dits. Comment le ministre du Commerce qui siège en Conseil des ministres peut parler de ce sujet aussi sensible avec autant de légèreté ? Pourquoi le MFB attend plus de 24 heures, que les médias internationaux s’en mêlent pour daigner apporter un démenti ? En fait, une telle information ne peut laisser indifférent les créanciers du Sénégal et autres investisseurs. Lesquels suivent avec une attention particulière des médias comme Bloomberg.
Les investisseurs sur le qui-vive
L’affaire est d’autant plus grave que le gouvernement du Sénégal a pris des engagements très contraignants notamment dans le cas des fameux “total return swap (TRS)”. Non seulement les prêteurs dans le cadre de cet emprunt sont super protégés en cas de restructuration, mais cela pourrait aussi entraîner l’accélération des facilités. “Avec les Trs, l'option restructuration semble close. Car la note souveraine du pays sera davantage dégradée. Ce qui créera des appels de marge. D'ailleurs, je peux faire cette prédiction : dans quelque temps, la presse internationale fera état d'appels de marge sur ces TRS”, mettait en garde un éminent économiste à l’éclatement de cette polémique.
Dans son intervention, le ministre de l’Industrie et du Commerce a souligné que cette question sera en tout cas gérée sans idéologie, comme s’il voulait faire croire qu’avec le départ de l’ancien Premier ministre, il y a un nouveau paradigme. “Cette question, nous la voyons autrement maintenant. Aujourd’hui, nous l’abordons sans aucune idéologie. Si la dette doit être rediscutée, elle va être rediscutée. Si elle doit restructurée, il faut la restructurer”, soutenait le superviseur adjoint de la coalition Diomaye président.
Un désordre impensable quand Sonko était le chef
Selon l’ancien maire de Sandiara, il faut éviter surtout de s’arc-bouter sur certaines positions. “Dans le cas du Sénégal, le choix est très simple. Est-ce qu’on doit continuer à laisser notre économie asphyxiée par des dettes très fortes qu’on n’arrive pas à payer, parce que simplement on ne veut pas renouer avec le FMI ? Je pense que, s’il est nécessaire, il faut renouer avec le FMI, ce qui nous permettrait non seulement de souffler financièrement, mais aussi de relancer la machine économique.”
En tout cas, c’est le premier malaise depuis le départ du désormais ancien Premier ministre Ousmane Sonko. Une chose est toutefois sûre. Sous le magistère de Ousmane Sonko, ce genre de cafouillage était très rare. Non seulement tout semblait être centralisé à la Primature, mais les ministres étaient assez respectueux pour peser leurs mots à chaque fois qu’ils intervenaient sur la place publique.
Il faut rappeler que ces derniers mois, le Trésor public a mené une activité intense dans le marché régional pour compenser la fermeture des marchés internationaux. Mais cette option semble de plus en plus saturée, avec des taux qui se renchérissent de plus en plus. Bien que le marché assure globalement la couverture des émissions, les données officielles commencent à refléter un certain essoufflement, expliquait le journaliste Jaume Portell Caño. “Ce ralentissement se traduit par une hausse notable du coût du financement public et une forte réticence des investisseurs à acquérir de la dette à long terme. Par exemple, le rendement effectif que l’État doit verser sur les bons du Trésor à un an (BAT) a fait grimper son taux de 6,84 % en mars à 7,76 % à la fin du mois de juin 2026”, expliquait le journaliste économique.
La grande question, c’est de savoir jusqu’à quand le pays arrivera à tenir ? Sans accord rapide avec le FMI, la situation risque en tout cas de se dégrader davantage et la restructuration pourrait devenir inévitable.
MOR AMAR






