Publié le 30 Mar 2026 - 10:54
L’ÉCONOMIE DES SOINS

Une condition d’autonomisation économique des femmes et de prospérité partagée au Sénégal

 

Lors des célébrations de la Journée internationale des droits des femmes, la question de leur autonomisation économique demeure rarement abordée de manière systémique. Cette journée et le mois de mars offrent une occasion parmi plusieurs, pour mettre en lumière les obstacles invisibles qui freinent la contribution des femmes à la croissance économique et au développement.

En 2023 déjà, quelque 708 millions de femmes sans emploi dans le monde déclaraient, selon l’OIT, que leurs responsabilités familiales les empêchaient d’accéder au marché du travail. En 2025, l’Agence Nationale de Statistique et de la Démographie du Sénégal estimait que le taux de chômage féminin est trois fois plus élevé que celui des hommes.

Pourtant, la Déclaration universelle des droits humains tout comme les constitutions de nombreux pays reconnaissent la satisfaction des droits économiques et sociaux comme des composantes essentielles du droit à la sécurité sociale, « indispensable à la dignité et au libre développement de la personnalité » de chacun.

S’il est indéniable que des cadres juridiques et politiques solides sont nécessaires pour lever les obstacles à l’autonomisation économique des femmes, il n’en reste pas moins que, sans recherche et sans utilisation systématique des données probantes dans les politiques publiques, le travail domestique non rémunéré continuera de rester invisible comme partie majeure de nos économies.

D’après l’Alliance Mondiale pour les Soins, à l’échelle mondiale, les soins non rémunérés et le travail domestique représentent environ 9 % du produit intérieur brut (PIB), soit une contribution estimée à près de 11 000 milliards de dollars américains. Les femmes en assurent près des trois quarts, effectuant à elles seules environ 75 % de ce travail essentiel mais largement invisible.

Ces données sont aussi illustrées dans le cadre de la recherche soutenue par le Canada en Afrique de l’Ouest. Elles mettent en évidence la responsabilité disproportionnée que portent les femmes en matière de soins directs aux enfants, aux personnes âgées, aux personnes en situation de handicap ou malades, ainsi que de soins indirects, comme les tâches domestiques, la cuisine, le nettoyage ou la corvée de bois et d’eau.

L’évaluation monétaire des services domestiques et de soins non rémunérés au Sénégal, menée par le Consortium pour la Recherche Économique et Sociale (CRES), montre que si ce travail était monétisé, il représenterait une part significative du PIB. La production domestique non rémunérée atteindrait ainsi une valeur estimée à 3 266,9 milliards FCFA, soit environ 25 % du PIB de 2018.

Ce résultat montre que la recherche et les politiques publiques peuvent répondre aux besoins réels des populations lorsqu’un dialogue structuré et permanent existe entre elles afin de reconnaitre les freins à l’égalité d’accès des populations aux possibilités de développement pour les aborder de façon efficiente.

C’est ce que permettent des cadres comme le Forum National de la Recherche Économique et Sociale. L’édition organisée en février par le CRES, qui a vu la participation de la Délégation générale à la protection sociale et à la solidarité nationale (DGPSN), l’a encore démontré en réunissant chercheurs, décideurs politiques et praticiens du développement pour échanger sur les preuves de la recherche en matière de travail de soins non rémunéré, de systèmes alimentaires et de protection sociale.

Dans la mise en œuvre de la Vision Sénégal 2050, l’utilisation effective des résultats de la recherche sur la valorisation économique du travail domestique et des services de garde d’enfant constitue un levier stratégique. Elle peut conditionner la reconnaissance économique de la production domestique et favoriser  de nouvelles opportunités d'emploi et d'auto-emploi pour les femmes. Les preuves de la recherche révèlent que les femmes ayant accès à des garderies proches de leur domicile ont 82 % de chances supplémentaires de choisir un emploi rémunéré par rapport à celles éloignées de ces services. Elles montrent qu’au Sénégal, environ 32,2 % des mères ou tutrices ayant accès aux Centres d’Accueil de la Petite Enfance (CAPE) ont vu leurs revenus mensuels augmenter en moyenne de 77 000 FCFA grâce à leurs activités professionnelles.

En 2021, un programme de recherche soutenu par le CRDI a permis d’identifier les obstacles à la participation des femmes au marché du travail, notamment l’insuffisance de services de garde d’enfants. Sur cette base, nos partenaires chercheurs de l’Université Amadou Mahtar Mbow, en collaboration avec ceux du CRES, ont engagé un dialogue soutenu avec les institutions et plaidé pour un cadre réglementaire garantissant des services de garde de qualité. Ce travail a aidé les autorités à mieux cerner les besoins et défis de ce secteur stratégique. Il a abouti à l’adoption, le 19 janvier 2024, d’un décret encadrant l’ouverture et le fonctionnement des structures de garde d’enfants.

Les recherches menées par nos partenaires au Sénégal mettent en avant plusieurs recommandations que les politiques publiques pourraient intégrer pour soutenir l’émergence d’une économie des soins rémunérée, inclusive et durable :

  • Reconnaître le travail domestique non rémunéré et l’intégrer dans la comptabilité nationale afin d’en mesurer l’impact réel ;
  • Déployer des politiques de soutien au travail de soins, notamment des services de garde et d’assistance aux personnes dépendantes pour réduire la charge qui pèse sur les femmes et libérer leur potentiel économique ;
  • Agir sur les inégalités de genre, à travers des campagnes de sensibilisation et des initiatives législatives, pour promouvoir une redistribution plus juste des responsabilités;
  • Mettre en œuvre des interventions fondées sur des données probantes et tenant compte des catégories socio-économiques et culturelles pour adapter les solutions au contexte.

Reconnaître, mesurer et soutenir le travail de soins se situe au carrefour de l’économie, du travail, de la famille et des politiques sociales. Il ne doit pas être une option, mais une condition de l’autonomisation économique des femmes et de la prospérité partagée au Sénégal et partout en Afrique.

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