Publié le 21 Oct 2024 - 12:08
LE NORD ET L’EST INONDES

PARLONS COMMUNICATION DE CRISE

 

Le Sénégal vit des moments difficiles. Les départements de Bakel, Matam, et potentiellement Saint-Louis et Tambacounda, sont sous l’eau, conséquence directe des lâchers d’eau du barrage de Manantali. Des centaines de villages et des hectares de terres agricoles sont inondés, mettant en péril la vie de milliers de personnes. Si cette catastrophe naturelle, amplifiée par le débordement des fleuves Sénégal et Falémé, était annoncée, la gestion de la crise, notamment sur le plan de la communication, est à améliorer.

L’Organisation pour la Mise en Valeur du fleuve Sénégal (OMVS) avait pourtant alerté depuis longtemps. Mais ces alertes n’ont pas reçu l’attention adéquate, ni dans les instances concernées ni auprès du public. Cela nous amène à une question essentielle : pourquoi la communication de crise n’a-t-elle pas fonctionné comme elle le devait ? Et surtout, que devait-on faire ?

La première erreur a été un manque de proactivité. Dès que l’OMVS a signalé les risques potentiels, une communication claire, précise, et régulière aurait dû être mise en place pour préparer la population et les parties prenantes. Cette communication aurait dû inclure :

  • Une sensibilisation publique sur les mesures de précaution à prendre.
  • Une coordination avec les autorités locales pour prévoir l’évacuation des zones à risque.
  • Une mobilisation immédiate des ministères concernés pour anticiper l’impact des inondations.

Ensuite, le rôle des différents ministères n’a pas été bien distribué. En situation de crise, le chef de l’État doit rester l’ultime recours, celui vers lequel on se tourne une fois que toutes les autres ressources sont mobilisées. Ici, c’est le ministre de l’Intérieur qui, après son retour de visite, aurait dû convoquer un point de presse pour informer les Sénégalais sur l’ampleur de la situation, les mesures prises et celles à venir. Les ministres de l’environnement, de l’hydraulique et de la solidarité devaient, eux aussi, jouer un rôle de premier plan, expliquant les initiatives pour protéger les zones environnementales fragiles et les populations vulnérables.

En outre, il est essentiel de reconnaître que l’absence de ces relais a laissé la place à des spéculations et à un sentiment de confusion dans l’opinion publique. Plutôt que de rassurer et de montrer un plan d’action cohérent, les sénégalais se sont retrouvés avec peu d’informations fiables, amplifiant ainsi la panique et l’incertitude.

Ce qu’il aurait fallu faire et ce qu’il reste à faire :

1. Mettre en place une cellule de crise opérationnelle et visible : La première étape aurait dû être la création d’une cellule de crise qui regroupe les ministères clés (Intérieur, Hydraulique, Environnement, Solidarité) avec une communication centralisée. Cette cellule aurait servi de relais pour informer les médias et le public de manière régulière sur l’évolution de la situation et les actions prises par les autorités.

2. Utiliser les autorités locales comme relais : Les gouverneurs et préfets des zones touchées doivent être les premiers à communiquer localement pour rassurer la population et coordonner les mesures d’urgence. Leur rôle est essentiel pour traduire en actions concrètes les directives nationales.

3. Anticiper l’implication du président : Si le président de la République doit bien sûr être au cœur de la communication dans des situations aussi graves, il doit intervenir au moment opportun, c’est-à-dire une fois que les actions sur le terrain sont bien en place et que les ministres ont fait leur travail de sensibilisation. Il incarne alors le rôle de chef de la nation qui réunit, rassure, et mobilise les forces vives du pays dans un esprit de solidarité.

4. Éduquer et préparer la population à travers les médias et les réseaux sociaux : Les outils de communication modernes, tels que les réseaux sociaux, sont aujourd’hui incontournables pour toucher rapidement le plus grand nombre. En diffusant des messages clairs, éducatifs et rassurants, le gouvernement aurait pu prévenir certains dégâts et minimiser la panique.

5. Soutenir les populations touchées avec des actions concrètes : Enfin, une communication efficace doit s’accompagner d’actions tangibles. Mettre en place des points de distribution d’aide, assurer la sécurité des zones touchées, et montrer que l’État est aux côtés des populations est essentiel pour renforcer la crédibilité du message officiel.

Aujourd’hui, la priorité doit être de corriger ces erreurs de communication. Une cellule de crise pleinement opérationnelle doit être réactivée, avec des points de presse réguliers pour informer la nation sur l’évolution de la situation. Les ministères concernés doivent jouer un rôle plus visible et plus actif, chacun dans son domaine de compétence. Il est aussi impératif de renforcer la coopération avec les autorités locales et d’impliquer la société civile pour coordonner les efforts de soutien.

Le chef de l’État, quant à lui, doit continuer à incarner cette force unificatrice, mais en veillant à ne pas être en première ligne trop rapidement dans une communication qui aurait pu être gérée en amont par ses ministres.

Enfin, cette catastrophe naturelle, bien que dramatique, doit servir de leçon pour l’avenir. Les crises naturelles deviendront de plus en plus fréquentes avec le changement climatique. Une communication efficace, transparente et proactive sera la clé pour minimiser les dégâts, rassurer la population et protéger les vies.

Souleymane Ly

Spécialiste en communication

julesly10@yahoo.fr

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