Publié le 25 Feb 2012 - 12:02
MME FRANCESCA PEREIRA (EX-MINISTRE DE L'INTERIEUR DE GUINEE-BISSAU)

''Wade a changé le visage de Dakar, mais je ne le reconnais plus''

Mme Francesca Pereira, ex- ministre de l'intérieur de Guinée-Bissau

Pouvez-vous revenir sur l’objet de votre présence à Dakar ?

 

Je suis à Dakar, dans le cadre d’un programme de l’Ong ''Femme Africa Solidarité'' (FAS) dont je suis membre, pour manifester ma solidarité à mes sœurs du Sénégal en cette veille de la présidentielle marquée par une conjoncture politique très critique. Je fais partie d'un groupe de 50 observatrices venues des pays de la sous-région pour apporter notre contribution. Pour moi, c’est un devoir étant donné que le peuple sénégalais, particulièrement les femmes sénégalaises, nous avait donné toute son assistance quand notre pays a été aux prises avec des conflits armés.

 

 

Vous êtes aussi présentée comme une militante ardue des droits de la femme

 

Je défends la cause féminine depuis les années 60. Pour vous dire, si je n’ai pas assisté à la fondation de la Panafricaine des femmes à Dar Es Salam, c’est parce que j’étais en conférence au congrès de la Fédération mondiale des femmes, à Moscou, en 1963. J’avais 20 ans à l’époque.

 

 

Est-ce que vous pouvez revenir un peu sur votre parcours ?

 

J’étais très liée à Amina Cabral. J’ai partagé la jeunesse panafricaine avec Djibo Ka et Moustapha Niasse. Au lendemain des indépendances, mon premier poste a été celui de gouverneur de région. C’est dans ce cadre que j’ai reçu le président Senghor. J’ai aussi été maire de Bissau, ministre de la Femme et des Actions sociales en 1990, première vice-présidente de l’Assemblée nationale de Guinée Bissau entre 1994-1997, puis ministre de l’Intérieur de 97 à 99. C’est à la suite du coup d’Etat de 1999 que je me suis investie pleinement pour la cause féminine. Je suis actuellement la conseillère du président de la République pour les affaires parlementaires, et je préside la Fondation des anciens combattants.

 

 

Vous étiez donc aux affaires à un moment où les femmes étaient tenues à l'écart des sphères de décision. Les coups de boutoir n’ont pas manqué pour vous ?

 

Pour être franche, ces responsabilités m’ont beaucoup pénalisée dans ma vie de famille. Beaucoup même ! Je me suis mariée, j'ai divorcé, remariée, encore divorcé. Mais je me suis donné les moyens de réussir l’éducation de mes enfants. Cela a été très dur. Leur papa les a abandonnés, mais je rends grâce à Dieu. J’ai puisé ma force aussi sur la bénédiction de ma maman, car j’ai été orpheline de père à un an.

 

 

Ces responsabilités ont déteint, comme vous dites, sur votre vie de famille, est-ce à dire que les femmes ont du mal à porter la charge présidentielle ?

 

Je ne crois pas. Je pense qu’une femme bien organisée peut assumer de grandes responsabilités. Elle peut programmer sa vie mais il faut souligner que tout dépend de la compréhension des hommes. Dans le couple, par exemple, l’homme n’accepte jamais que la femme soit la dernière à fermer la porte de la maison. Il tient à ce que son épouse soit présente à la maison à son retour. C’est la mentalité de tous les hommes, qu’ils soient africains, européens ou américains.

 

 

Deux femmes sénégalaises sont candidates à l'élection présidentielle de demain. Une appréciation?

 

Je dois dire que je ne les ai pas bien suivies, mais elles ont du mérite, car une candidature indépendante est très complexe. Mais qu’elles ne perdent pas espoir, la vie est un combat perpétuel.

 

 

Vous avez été l’une des premières femmes à être nommée ministre de l’Intérieur dans le monde…

 

Effectivement. Après ma nomination, l’ambassadeur des Etats-Unis en Guinée-Bissau est venu me voir pour me le souligner. C’est quelques mois après qu’il y a eu une autre nomination, dans un pays d'Amérique Latine.

 

 

On imagine que cela n’a pas été facile pour une femme, dans une société patriarcale, de donner des instructions aux hommes de tenue…

 

C’était une très lourde responsabilité ! Comme j’ai été, dans le passé, le chef de beaucoup d’hommes dans le maquis de la guerre de libération contre les colons portugais, il m’arrivait de taper sur la table, de dire non à ces hommes. J’ai une fois dit au défunt président Nino Vieira que j’aurais préféré mille fois être ministre des Forces armées qui était plus classique, surtout que ma nomination à ce poste était survenue en période de guerre, en juin 98. Mon bureau était le seul à ne pas être fermé durant toute la guerre. Je n’ai pas quitté Bissau en cette période-là. Mais si je n’étais pas nommée ministre de l’Intérieur, je serai restée Générale dans l'armée. C’était l’une des plus hautes responsabilités mais j’ai essayé d’être à la hauteur. Je gérais un groupe d’intervention rapide. Je me suis toujours opposée aux conditions de vie précaires des hommes de tenue. On ne peut, à mon avis, rien leur exiger en retour. Moi je donne des moyens et j’exige des résultats !

 

 

Vous avez réussi cette mission ?

 

Je n’ai pas pu car il y a eu le conflit armé.

 

 

Sous la bannière de FAS, vous avez l’intention de jouer les médiatrices entre les candidats au scrutin de ce dimanche. Aujourd'hui, certains disent qu'on ne peut arriver à la paix sans vérité et justice. Qu'en pensez-vous ?

 

La paix pour moi est synonyme de justice, de vérité. La situation quasi-insurrectionnelle au Sénégal me choque et me dépasse. Le Sénégal était une référence en Afrique Occidentale à cause de sa stabilité. Il était considéré comme un pays de dialogue, le pays de la Teranga. Ce qui se passe dans les rues contraste avec les habitudes du peuple sénégalais. La Guinée-Bissau a connu des moments de haute tension, avec des coups d’Etat, mais on tend vers la stabilité. Or, le Sénégal n’a jamais connu cela. Le dialogue a toujours été de mise entre les partis politiques. Je me rappelle avant la présidentielle de 2000, j’allais à Abuja pour assister à la conférence de l'Internationale socialiste. De passage à Dakar, je me suis retrouvée dans la même salle que les leaders des grands partis de l'opposition. C’était une belle image ! Le président Wade était aussi à côté. Mais je constate, aujourd’hui, avec regret, qu’en Afrique, le pouvoir est une maladie. Dès qu’on y accède, on oublie tout...

 

 

Est-ce à dire que vous ne reconnaissez plus Wade l’opposant ?

 

En sa qualité de chef d’Etat, Wade a amorcé un vent de changement au Sénégal si on se fie aux infrastructures qui émergent dans ce pays. Dakar a beaucoup changé, il faut le reconnaître. Wade a vraiment changé l’image du pays. Mais je pense que ce serait sage qu’il passe le relais à d’autres après avoir réussi à marquer son empreinte au cours de son magistère. Il est temps qu’il dise ''maintenant, c’est fini''.

 

 

Vous l'avez rencontré alors qu'il était opposant. Comment le jugez-vous aujourd'hui après douze ans de pouvoir ?

 

Je ne le reconnais plus du tout. Du temps de l'opposition, il défendait l’intérêt du peuple, la démocratie. C’est vraiment dommage. Je suis venue plusieurs fois à Dakar, j'avais tenté de le rencontrer en 2010, sans succès.

 

 

Aujourd’hui, beaucoup d'organisations de la société civile et de pays dénoncent la répression des forces de sécurité contre des manifestants. Votre appréciation en tant qu’ancienne ministre de l’Intérieur ?

 

Je dirai que l’ordre vient toujours de la magistrature. Si elle n’est pas d'accord, le ministre ne peut l’exécuter. Refuser au peuple le droit de manifester n’est pas normal. Même en Guinée-Bissau, c’est un droit qui est respecté. Il suffit juste d’obtenir une autorisation.

 

 

Obasanjo est à Dakar pour une médiation, et en même temps l'idée de reporter le scrutin a été agité.

 

Je pense que cela peut prêter à équivoque d’attendre la veille des élections pour dire qu’il y a des problèmes. Je crois que les dés sont déjà jetés. Il y a encore, à mon avis, un moyen d’organiser des élections apaisées et transparentes.

 

 

Malgré ce climat tendu ?

 

Effectivement.

 

 

Il faudra compter sur la médiation des femmes, avec ce délai court….

 

Oui, les femmes peuvent le réussir.

 

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