Publié le 16 May 2025 - 10:57
La Mendicité au Sénégal

Entre Réalité Locale et Pression Migratoire Régionale

 

Le Sénégal, pays réputé pour sa tradition d’accueil et de solidarité, est confronté à une problématique sociale persistante : la mendicité. Celle-ci, autrefois marginale et perçue comme un prolongement de pratiques culturelles ou religieuses, a pris une ampleur préoccupante. Ce phénomène est aujourd’hui exacerbé par la présence croissante d’une communauté étrangère vulnérable, venue principalement de pays voisins en proie à la pauvreté ou à l’instabilité.

En 2023, une étude conjointe du ministère sénégalais de la Famille et de l’UNICEF estimait à plus de 100 000 le nombre de mendiants dans les principales villes sénégalaises, dont plus de 30 % seraient des ressortissants étrangers, en majorité originaires de Guinée, Mali, Niger et Nigeria. Cette réalité appelle une lecture attentive des causes, des impacts et des réponses possibles.

Historiquement, la mendicité au Sénégal s’est développée à travers la pratique de l’enseignement coranique, où les maîtres, appelés marabouts, reçoivent des enfants talibés. Ceux-ci sont censés apprendre le Coran, mais nombre d’entre eux sont forcés à mendier dans la rue pour contribuer au revenu de leur maître.

Selon un rapport de Human Rights Watch (2020), environ 50 000 enfants talibés mendiaient chaque jour dans les rues de Dakar, souvent dans des conditions inhumaines, exposés à la violence, à la malnutrition et aux abus.

Avec un taux d’urbanisation de 47 % en 2023 selon l’ANSD (Agence nationale de la statistique et de la démographie), les villes sénégalaises attirent les populations rurales en quête de meilleures conditions de vie. L’insuffisance des infrastructures sociales dans les villes contribue à la prolifération de poches de pauvreté extrême et à la mendicité.

Le Sénégal est un carrefour migratoire naturel dans la région de l’Afrique de l’Ouest. À la faveur des accords de la CEDEAO sur la libre circulation des personnes, le pays accueille environ 400 000 migrants ouest-africains, selon l’OIM (Organisation Internationale pour les Migrations) en 2022. Parmi ces migrants, une proportion non négligeable, estimée à 12 %, se retrouve sans emploi ou en situation d’exclusion, vivant dans la rue et pratiquant la mendicité.

La présence massive de mendiants étrangers constitue un défi pour les structures sociales locales. Les centres d'accueil, structures sanitaires et ONG se retrouvent débordés. En 2022, seuls 3 centres de réinsertion étaient officiellement opérationnels à Dakar, alors qu’il en faudrait au moins 10 pour couvrir la demande, selon le ministère de la Famille.

La coexistence entre populations locales pauvres et mendiants étrangers peut générer des tensions sociales et des sentiments de rejet. Certains citoyens dénoncent une "importation de la pauvreté" et accusent les étrangers de "dévaloriser l’image du pays". Les autorités locales tentent de calmer les tensions, mais l'absence de statistiques précises et de stratégie régionale renforce les préjugés. Le Sénégal dispose de textes criminalisant la mendicité organisée et la traite des personnes (Loi n°2005-06). En pratique, les arrestations restent rares, et les poursuites judiciaires le sont encore davantage.

Des campagnes comme "Zéro enfant dans la rue" lancée en 2016, avaient permis de retirer temporairement 1 500 enfants de la rue, mais la plupart y est retournée faute de suivi ou de structures d’accueil pérennes.

La non implication et le manque de coordination avec les pays d’origine dans la lutte contre ce fléau constitue un frein majeur. Il n’existe aucun mécanisme bilatéral formel entre le Sénégal et la Guinée ou le Niger pour la prise en charge ou la réinsertion des ressortissants mendiants. Cette absence de coopération favorise le retour en boucle de ces personnes sur le territoire sénégalais. Il est crucial de multiplier les centres d’accueil et de réinsertion pour accueillir mendiants locaux et étrangers, avec une prise en charge socio-psychologique et un accompagnement vers l'autonomie. Le Sénégal pourrait s’inspirer du modèle burkinabè des “Villages d’Enfants”, financés en partie par l’UNICEF et l’Union Européenne.

La CEDEAO doit jouer un rôle plus actif en facilitant la création d’un cadre de gestion migratoire humaniste intégrant la problématique de la mendicité. Des fonds communs et des mécanismes de retour volontaire assisté peuvent être mis en place, avec le soutien de l’OIM. Des campagnes d’éducation civique peuvent inciter les citoyens à redonner via des canaux structurés (associations, centres sociaux) plutôt qu’à travers des dons directs qui entretiennent le système de mendicité.  

La mendicité au Sénégal, nourrie par des dynamiques internes (talibés, pauvreté) et externes (migration régionale, réseaux criminels), constitue une crise sociale multidimensionnelle. Avec plus de 100 000 mendiants dont au moins un tiers sont des étrangers, ce phénomène soulève des enjeux de dignité humaine, de cohésion sociale et de responsabilité collective. Une réponse globale, régionale et coordonnée est indispensable pour apporter des solutions durables à ce fléau.

Moussa Ba

Assistant de recherche

ballaba12@yahoo.com

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