Publié le 18 Dec 2024 - 13:14

Je suis féministe mais ma dignité reste habillée

 

Je suis féministe. Ce féminisme, je ne l’ai pas pris à la légère : il a façonné ma vie, guidé mes choix, et m’a poussée à embrasser le métier de journaliste. Mes premiers pas, je les ai faits sur les ondes de Manoree FM, la première radio exclusivement féminine du Sénégal, sous la houlette de figures emblématiques du féminisme comme Fatou Sow, Marie Angélique Savane, Fatou Sow Sarr, Oumou Kalsoum Sarr... Pendant des années, j’ai animé une émission sur les droits des femmes en collaboration avec l’Association des Juristes Sénégalaises (AJS).
C’est pourquoi, lorsque j’ai appris que des militantes avaient décidé d’organiser un sit-in avec comme dress code la nudité, je me suis sentie partagée entre consternation et tristesse. Pas parce que je doute de leur sincérité, ni parce que je minimise les combats qu’elles mènent. Mais parce que je sais que dans un pays comme le nôtre, ce genre d’initiative ne produit que très rarement les effets escomptés.

Se déshabiller pour sensibiliser, c’est un geste qui, à première vue, semble radical, audacieux, puissant. Mais dans un contexte comme celui du Sénégal, c’est surtout un geste perçu comme une provocation.

Et puis, il y a l’histoire. Regardons ailleurs : les femmes qui ont protesté nues en Afrique du Sud contre la violence, au Kenya pour exiger des droits fonciers, ou encore au Nigeria dans les années 1920 face aux autorités coloniales. Ces actes ont fait couler beaucoup d’encre, mais combien ont vraiment changé les choses ? Plus souvent qu’autrement, elles ont récolté humiliation, moqueries et répression.

Ici, le risque est encore plus grand. Ce sit-in, tel qu’il est prévu, n’aura pas pour effet d’éduquer les hommes sur la gravité du viol ou sur la nécessité de respecter les femmes. Il aura pour effet, au contraire, de les conforter dans cette vision réductrice de nos corps comme objets de désir ou de fantasmes. Et franchement, mes sœurs, est-ce cela que nous voulons ?

Je suis féministe, mais ma dignité ne mérite pas d’être mise à nue. Ce corps que je revendique comme mien, ce corps que je défends face aux regards intrusifs, aux mains baladeuses et aux violences, je refuse de l’exposer à une société qui n’est pas prête à comprendre ce geste. Pourquoi ? Parce que la nudité, ici, n’est pas un langage. Elle n’est pas comprise comme un acte politique ou un cri du cœur. Elle est perçue comme une offense, une provocation, une faiblesse.

Nous avons d’autres armes. Nous avons notre voix. Nous avons la capacité de mener des campagnes puissantes, de mobiliser des foules, de sensibiliser dans nos quartiers, dans nos écoles, dans nos familles. Nous n’avons pas besoin de nous déshabiller pour être entendues.

Alors oui, je suis féministe. Mais je ne veux pas que ce combat se perde dans des actions qui, au lieu d’élever notre dignité, la compromettent. Se battre pour le respect des femmes en utilisant nos corps comme outils de provocation, c’est un paradoxe que je ne peux accepter.

Mes sœurs, rappelons-nous que notre force réside dans notre capacité à transformer les mentalités sans nous défaire de notre dignité. Dans ce pays, notre cause a encore besoin de méthodes qui construisent, qui rassemblent, qui élèvent. Pas de gestes qui divisent ou qui détournent l’attention de l’essentiel.

Je suis féministe mais ma dignité elle, reste habillée. 

Par Seyni NIANG

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