L’artisan invisible du vivant

Abdou Rachid Thiam incarne une figure rare dans le paysage scientifique africain : celle du chercheur à la fois fondamental et tourné vers les applications, discret, mais engagé, rigoureux sans être fermé. Dans un monde en mutation, où les sciences du vivant sont au cœur de tous les enjeux, sa voix compte. Et son parcours rappelle, s’il en était besoin, que le génie peut naître au cœur de Dakar comme à Cambridge ou à Tokyo.
Il a ce regard attentif des hommes qui observent le monde à l’échelle du nanomètre et réfléchissent en silence à ses lois cachées. À 43 ans, Abdou Rachid Thiam est devenu l’un des plus brillants biophysiciens de sa génération. Né à Dakar en 1982, dans une famille où la rigueur et la curiosité étaient des vertus cardinales, il a grandi entre les ruelles animées de la Médina et les bancs du Lycée Seydou Nourou Tall avant de s’envoler vers les cimes de l’excellence scientifique mondiale.
L’école comme un champ de bataille pour l’esprit
Enfant introverti, passionné par les livres et fasciné par les mystères de la nature, Abdou Rachid se fait vite remarquer pour ses capacités d’analyse hors norme. Son père, professeur, et sa mère, institutrice, veillent jalousement sur son parcours. ‘’La science m’est apparue comme un langage universel pour comprendre ce qui nous échappe’’, confiera-t-il plus tard.
Après des études secondaires brillantes au Sénégal, il intègre l’ESPCI Paris. Là, il se spécialise en physique, avant de bifurquer vers un champ plus vivant, plus mouvant : la biophysique cellulaire avec un doctorat à l'Université Pierre et Marie Curie.
Explorer le vivant à l’échelle moléculaire
Ses travaux portent sur un organe cellulaire souvent méconnu, mais central : la gouttelette lipidique. Ce minuscule compartiment rempli de graisses joue un rôle clé dans le métabolisme, les maladies métaboliques et même certaines formes de cancer.
Après son doctorat, il a rejoint l'Université de Yale en 2012 dans le cadre d'une bourse Marie Curie pour mener des recherches postdoctorales dans l'équipe du lauréat du prix Nobel James E. Rothman, avant de démarrer en 2014 son groupe de recherche au CNRS au sein la prestigieuse École Normale Supérieure de Paris. Avec son équipe, il cherche à comprendre comment ces structures s’organisent, interagissent et communiquent avec le reste de la cellule.
Mais Abdou Rachid Thiam n’est pas un pur théoricien. Il conçoit des expériences, manipule des instruments d’imagerie de pointe, croise biologie, mathématiques et physique pour repousser les frontières de ce que nous savons sur la matière vivante.
En 2019, ses travaux lui valent une prestigieuse bourse ERC (European Research Council), reconnaissance européenne de l’excellence scientifique.
Un pont entre deux continents
Scientifique de renommée internationale, il reste profondément attaché à ses racines africaines. Engagé auprès du Next Einstein Forum, il milite pour l’émergence d’une élite scientifique africaine, convaincu que l’Afrique regorge de talents encore invisibles. Il est aussi régulièrement sollicité pour encadrer des étudiants ou intervenir dans des colloques sur l’innovation en Afrique.
‘’Ce que je veux transmettre aux jeunes, c’est la patience et la curiosité. Il faut du temps pour comprendre le monde’’, aime-t-il répéter, avec une humilité qui contraste avec la complexité de ses recherches.
Dans un monde en mutation, où les sciences du vivant sont au cœur de tous les enjeux, la voix d’Abdou Rachid Thiam compte. Et son parcours rappelle, s’il en était besoin, que le génie peut naître au cœur de Dakar comme à Cambridge ou à Tokyo.