Publié le 18 Nov 2023 - 01:56
SANOUSSI DIAKITÉ (PROFESSEUR-INVENTEUR, LEADER POLITIQUE)

“Ils ont créé une incitation à une multitude de candidats à la candidature”

 

Sanoussi Diakité, inventeur renommé de la machine à décortiquer le fonio, a récemment fait son entrée sur la scène politique en fondant l'Alliance des mouvements pour la force et l'intensité du travail (Am-Fit). Dans cette entrevue, il critique la façon dont le système de parrainage est mis en place, car il favorise, à ses yeux, la multiplication des candidats et semble viser à bloquer l'opposant Ousmane Sonko. Ayant exprimé son ambition de se présenter à l'élection présidentielle de 2024, il souligne également le manque d'organisation du travail par l'État depuis l'indépendance et appelle à la création de structures productives mobilisant la main-d'œuvre. L'ancien DG de l’Office national de formation professionnelle (ONFP) partage également son point de vue sur d'autres sujets d'actualité au Sénégal. Entretien !

 

Sanoussi Diakité, pourriez-vous nous présenter votre parcours professionnel ?

Je suis enseignant-chercheur en sciences et techniques individuelles. J'ai enseigné au lycée André Peytavin et au lycée Delafosse. Ensuite, j'ai été conseiller du ministre de l'Enseignement technique et de la Formation professionnelle. En tant que conseiller technique, j'ai travaillé à la mise en place d'une réforme de la formation professionnelle, dont j'étais l'un des principaux acteurs. Actuellement, cette réforme porte sur un nombre important de projets pour la formation.

J'ai également travaillé à l'ITA en tant que chargé de programme de recherche sur les équipements. Cependant, je suis plus connu en tant qu'inventeur de la machine à décortiquer le fonio. J'ai inventé la première machine au monde capable de décortiquer du fonio. J'ai également une autre invention à mon actif : la manchonneuse à cliquet. J'ai donc deux brevets d'invention. Par ailleurs, j'ai réalisé d'autres innovations dans le domaine du fossage mécanique du fonio.

En outre, j'ai été directeur général de l'Office national de la formation professionnelle pendant sept ans, de 2012 à 2019. Pendant mon mandat de directeur général, j'ai initié de nombreux projets et j'ai augmenté le budget de l'ONFP de 2 à 18 milliards F CFA. Mon action a toujours été orientée vers le service à la communauté. Aux États-Unis, on m'a attribué le titre d'entrepreneur social. C'est cette expérience que je souhaite mettre à profit dans le programme Am-Fit que je compte mettre en œuvre une fois élu président de la République.

Justement, vous êtes réputé pour avoir inventé la machine à décortiquer le fonio. Récemment, vous avez lancé votre formation politique, l'Alliance des mouvements pour la force et l'intensité du travail (Am-Fit). Qu'est-ce qui vous a poussé à vous engager en politique ?

Ce qui m'a poussé à m'engager en politique, c'est la possibilité d'amplifier l'impact de mon engagement social. Pour moi, la politique représente un moyen de transformer la société à grande échelle. J'ai toujours travaillé sur des projets dans cette optique. Ainsi, je considère la politique comme un moyen d'étendre le champ d'impact de mon action sociale. C'est cela qui m'a conduit à m'engager en politique.

Il y a toujours des polémiques sur le parrainage. Quel est votre avis sur le filtre ?

Si je devais choisir entre le parrainage et la caution, je choisirais le parrainage.

Pourquoi ?

Parce que le parrainage, s'il était fait normalement, serait une sorte de caution citoyenne avant de se présenter. C'est différent d'avoir une caution financière. Mais malheureusement, on a détourné le parrainage.

Pourquoi dites-vous cela ?

On l'a détourné parce que certaines personnes en ont fait une sorte de marché. Le gouvernement a créé une situation semblable à un marché. C'est regrettable.

Comment cela un marché ?

Le marché repose sur l'offre et la demande. Ils ont fait en sorte qu'il y ait une forte demande par rapport à l'offre. Une forte demande correspond à 300 candidats à la candidature. Et comme il y a beaucoup de demandeurs, cela a engendré une surenchère. Cela a été fait intentionnellement et c'est dommage.

Voulez-vous dire que c'est à cause du gouvernement qu'il y a ce nombre excessif de candidats ?

C'est la volonté du gouvernement de noyer. Ils ont suscité cela. Ils ont créé une incitation à une multitude de candidats à la candidature. Parce qu'ils ont dit que ceux qui veulent être candidats n'ont qu'à récupérer des fiches. La remise de fiches étant devenue une modalité qui n'est pas prévue dans le Code électoral. Il n'est nulle part mentionné qu'il doit y avoir une remise de fiches. D'ailleurs, cette remise de fiches a été un moyen de bloquer un potentiel candidat, en l'occurrence Ousmane Sonko. S'il n'y avait pas de remise de fiches et simplement une indication du modèle de fiche, cela suffirait. Chacun aurait créé sa fiche de parrainages conformément au modèle qui est dans l'arrêté. Au lieu de cela, aujourd'hui, les fiches doivent être numérotées, enregistrées, etc. C'est cette modalité qui a créé, d'une part, une incitation, d'autre part, le blocage d'Ousmane Sonko.

L'opposition se retrouve autour d'un mouvement qui s'appelle Fit. Qu'en pensez-vous ?

L'essentiel est de travailler à la transparence des élections. Nous, nous nous engageons pleinement dans cette démarche. Nous sommes membres de F24. Nous respectons ses consignes et travaillons pour faire triompher ses causes. La plateforme F24 a clairement posé la question de l'inclusivité et de la transparence des élections. S'il y a un autre cadre, tant mieux. Je reste attentif aux consignes de F24.

Il semble que vous accordiez une grande importance au travail. Quelle est votre analyse de la place qui lui est actuellement réservée dans nos pays ?

Le travail est très important. On oublie souvent que les économistes disent que la production économique repose sur deux leviers : le travail et le capital. Dans notre pays, on accorde très peu d'attention au travail en tant que facteur de production économique. Nos politiques publiques ne sont jamais basées sur cela. Nous avons plutôt misé sur le capital. Soixante-dix pour cent de notre PIB sont consacrés au remboursement de la dette. Cela signifie que nous avons très peu de marge de manœuvre pour investir dans notre développement, alors que la main-d'œuvre dans notre pays est abondante. Il y a de nombreux jeunes qui sont en pleine possession de leurs capacités de travail, mais nous ne les employons pas. Nous sommes incapables de les mobiliser. C'est une perte énorme. Et cette perte économique explique notre sous-développement.

Quelles propositions avez-vous ?

Je propose de mobiliser notre main-d'œuvre. Seulement 40 % de notre main-d'œuvre génèrent des revenus, les 60 % restants ne font rien. Mon ambition est de mettre ces 60 % en action, en leur offrant du travail organisé et valorisé par l'État. Depuis notre indépendance, l'État organise le travail dans le cadre du Code du travail, qui implique employeurs et employés. Mais le travail appartient à la société avant d'appartenir aux entreprises. Et il incombe à l'État d'organiser le travail dans la société, car il est chargé du bien-être des citoyens. C'est sa première mission.

Donc, je souhaite que l'État mette en place des structures productives qui mobilisent la main-d'œuvre afin de produire de la valeur économique et de soutenir notre croissance. Cela peut contribuer à garantir notre souveraineté économique, car si notre croissance repose sur une production économique favorisée par le travail, nous pourrons résister aux facteurs exogènes que nous ne maîtrisons pas et à la surcharge de la dette. On dit que les nations sont riches grâce au travail, pas grâce aux ressources naturelles.

Êtes-vous contre l'endettement ?

Je suis contre l'endettement excessif. L'endettement repose sur le capital, alors que moi, j'insiste sur le travail. Beaucoup de jeunes ne travaillent pas et cela crée une bombe sociale. Cela engendre de la colère. Nous devons créer des structures productives qui emploient une main-d'œuvre rémunérée.

Quelle est votre opinion sur les programmes mis en place par l'État, tels que le Prodac et la Der ?

Tous ces programmes font de l'encadrement et de l'accompagnement. C'est absurde. Depuis les indépendances, on fait toujours la même chose. Le chômage continue d'augmenter. Nous devons rompre avec cette logique d'encadrement, d'accompagnement et de financement des initiatives entrepreneuriales. Combien de jeunes financés ont réussi ? Très peu. Les statistiques sont si dérisoires qu'ils n'osent même pas les déclarer.

Les jeunes sont une énergie en action et nous devons les employer ; ils travaillent, nous les payons. C'est le salaire qui assurera la stabilité. Ce n'est pas le financement des jeunes. Le Prodac (Programme des domaines agricoles communautaires), l’Anida (Agence nationale d'insertion et de développement agricole), la Saed (Société d'aménagement et d'exploitation des terres du delta et du fleuve Sénégal), la Sodagri (Société de développement agricole et industriel du Sénégal), tous sont des échecs, tout comme l’Oncad (l’Office national de coopération et d’assistance pour le développement) a été un échec. Parce qu'ils ne se soucient pas de savoir si les gens ont produit ou non. Nous devons assumer la responsabilité de recruter et de rémunérer.

Est-ce que cet échec explique l'émigration clandestine ?

L'émigration irrégulière s'explique par le fait que les jeunes ont de l'ambition, mais ne trouvent pas de moyens de revenus. Le travail préserve la dignité et favorise l'épanouissement. Les gens sont légitimement frustrés. Lorsque l'État mettra en place ces structures productives, les gens n'auront plus de raison de prendre massivement les pirogues.

Aujourd'hui, l'Europe, en particulier l'Espagne, envisage de déployer des moyens pour surveiller nos côtes afin de dissuader les jeunes qui se lancent dans l'immigration clandestine. Qu'en pensez-vous ?

C'est comme arrêter la mer avec ses bras. Jusqu'où est-il allé par désespoir, le jeune qui brave un tel danger ? Il n'a rien à perdre, c'est pourquoi il le fait. Non, il faut offrir une alternative. Ce n'est pas l'interdiction ou la surveillance des côtes qui résoudra le problème, car les gens sont poussés par une force appelée la ‘’recherche d'un meilleur bien-être’’. Ce bien-être est possible dans notre pays, mais c'est par le travail. Près de cinq millions de personnes ne travaillent pas. Les entreprises privées emploient 360 000 personnes, la Fonction publique en emploie 167 000. Ceux qui devraient travailler dans notre pays s'élèvent à près de 10 millions. Mais l'État veut que tout le monde travaille selon son choix, sans faire son travail à lui.

Quelle solution proposez-vous pour résoudre les conflits entre éleveurs et agriculteurs ?

Les éleveurs effectuent la transhumance et parfois le bétail peut pénétrer dans des champs cultivés, ce qui crée des conflits. La solution consiste à garantir aux éleveurs l'alimentation de leur bétail ainsi que la disponibilité de l'eau. Il faut cultiver du fourrage à grande échelle et le mettre à disposition des éleveurs.

Y a-t-il un problème de disponibilité des terres qui se pose ?

Il n'y a pas de problème de disponibilité de terres au Sénégal. Il y a un million d'hectares non cultivés. Il y a des terres agricoles inexploitées. Même si on considère les terres déjà cultivées, il reste encore cet espace non utilisé, non cultivé. Ce qui étonne d'ailleurs les observateurs extérieurs, c'est de voir d'immenses étendues sans culture.

Mais est-ce que ces terres sont accessibles aux acteurs ?

Elles appartiennent au domaine national. Les terres qui posent problème sont celles qui sont déjà occupées par certaines familles et que l'on veut s'approprier. Mais il y a beaucoup d'autres terres qui existent au Sénégal et qui ne sont exploitées par personne. Les terres agricoles sont destinées à l'élevage et à la culture. Les terres arables sont celles qui peuvent être cultivées. Dans les terres agricoles, on estime qu'il y a plus de 8 millions d'hectares disponibles. Pour ce qui est des terres arables, on parle d'environ 4,5 millions d'hectares. Parmi ces 4,5 millions, il y a encore 1 million d'hectares non exploités. Donc, pour moi, assurer l'autosuffisance alimentaire est une simple formalité. L'exploitation de ce million d'hectares créerait plus de 400 000 emplois.

La Journée du fonio a été célébrée le 15 novembre. Quel message souhaitez-vous transmettre pour atteindre l'autosuffisance alimentaire ?

Nous avons les moyens de réaliser la souveraineté alimentaire en produisant davantage de céréales, en exploitant nos terres. Cultiver du riz, du fonio, du maïs, etc., au point de ne plus avoir à importer. Cependant, les gouvernants ne disposent pas des capacités de mise en œuvre nécessaires. L'agriculture est la base de notre développement, pas le pétrole ni le gaz. Il est illusoire de croire que nous vivrons l'eldorado grâce au pétrole et au gaz.

Depuis longtemps, nous parlons d'autosuffisance en riz. Il semble que le Sénégal rencontre des difficultés pour atteindre cet objectif. Le fonio peut-il être une alternative ?

Le fonio est la seule céréale d'origine africaine. Pourtant, sa culture n'est pas suffisamment développée au Sénégal, alors qu'il est facile à cultiver. Même dans des sols appauvris, le fonio pousse. C'est une plante résistante. Nous n'avons pas besoin de semences certifiées pour le cultiver. J'ai personnellement cultivé deux hectares cette année sans utiliser une seule graine. La récolte a été couronnée de succès. De plus, le fonio est nutritif et très apprécié.

Par conséquent, il est important d'encourager les agriculteurs des zones où il n'est pas encore cultivé à le faire. Si l'État met en place des programmes de production, cela connaîtra un essor considérable.

Selon les statistiques du ministère de l'Agriculture, nous produisons environ 6 000 t de fonio au Sénégal ; 70 % de la consommation nationale de fonio provient de la Guinée. Même cette offre est largement insuffisante pour répondre à la demande. Qu'attendons-nous ? La volonté de l'État.

Vous avez été sollicité par des entreprises étrangères en tant que créateur de la machine à décortiquer le fonio. Qu'est-ce qui explique votre refus face à ces demandes ?

Mon refus est motivé par ma volonté de créer de l'emploi dans mon pays. La machine est née au Sénégal, elle fait partie du patrimoine sénégalais. Je souhaite qu'elle contribue à l'économie de mon pays. On m'a proposé de la fabriquer en Afrique du Sud, par des Indiens, et même par la Gambie. J'ai répondu : non, venez investir au Sénégal.

Qu'est-ce qu'elles ont exactement proposé ?

Elles m'ont proposé de fabriquer la machine dans leur pays, puis de la vendre dans la sous-région. Mais si elle est fabriquée ailleurs, les emplois seront créés là-bas. Nous ne serons que des acheteurs. Or, celui qui fabrique se développe. C'est nous qui les enrichissons. Un État conscient se renforce. Le président Macky Sall est allé jusqu'au Mali pour déclarer qu'il découvrait le fonio. Il n'a même pas pris la peine de mettre en avant la diplomatie économique en mentionnant que la machine qui décortique le fonio est née dans son pays. J'ai trouvé cela vraiment ahurissant. Honnêtement, c'était une belle occasion de dire : ‘Écoutez, vous m'avez invité à manger du fonio, mais savez-vous que la machine qui décortique le fonio est née dans mon pays ?’ Cela valorise le Sénégal.

BABACAR SY SEYE

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