Publié le 2 Apr 2025 - 14:27
CONDAMNATION DE MARINE LE PEN ET DE NICOLAS SARKOZY    

République des juges ou affirmation de l’État de droit

 

La France a réaffirmé son attachement à la démocratie et à son exigence envers les hommes politiques qui prétendent diriger ou ont déjà eu des responsabilités politiques. En une semaine, deux événements ont marqué cette actualité politico-judiciaire : l'affaire Sarkozy et Marine Le Pen. Un tour d'horizon dans les médias français montre à quel point ce sujet divise l'opinion publique. Mais il peut être interprété d'une autre manière en Afrique francophone où certaines démocraties sont toujours en balbutiements.

 

 

Une certaine presse pense que la contestation autour du travail des juges n’est pas un signe de bonne santé démocratique, constate dans sa chronique Françoise Fressoz, éditorialiste au ‘’Monde’’.

Toutefois, il serait erroné de croire que Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen sont les premiers hommes politiques à être confrontés à la justice. Loin de là. L’histoire politique française regorge d’exemples où des figures de premier plan ont été rattrapées par des affaires judiciaires. Jérôme Cahuzac, ancien ministre du Budget, est tombé pour fraude fiscale, après avoir nié en bloc l’existence de ses comptes à l’étranger. Henri Emmanuelli, ex-président de l’Assemblée nationale, a été condamné dans l’affaire Urba, un scandale de financement illégal du Parti socialiste. Yamina Benguigui, ancienne ministre de la Francophonie, a été sanctionnée pour avoir omis de déclarer des avoirs financiers. Quant à Thomas Thévenoud, son nom est entré dans le langage courant avec la fameuse ‘’phobie administrative’’ qui lui a coûté son poste de secrétaire d’État.

Ces exemples rappellent que l’institution judiciaire n’a pas attendu les affaires Sarkozy et Le Pen pour s’intéresser aux pratiques des responsables politiques français.

Le premier, qui en est à son cinquième procès et porte le bracelet électronique à la suite de sa condamnation à trois ans de prison, dont un an ferme pour corruption et trafic d’influence dans l’affaire des écoutes, est jugé pour des soupçons de financement libyen qui pèsent sur sa campagne présidentielle de 2007. Le procès dans lequel il comparaît n’est pas terminé.

La seconde personnalité, Marine Le Pen, a appris, lundi 31 mars, sa condamnation en première instance à quatre ans de prison, dont deux ferme, et cinq ans d’inéligibilité avec application immédiate, dans le cadre du procès des assistants parlementaires européens employés par le Front national (devenu Rassemblement national). Reconnue coupable d’avoir joué un rôle central dans le détournement de l’argent versé par l’Union européenne pour financer les activités du parti d’extrême droite pour un préjudice évalué, selon le Parlement européen, à sept millions d’euros durant la période 2004-2016, elle voit sa candidature à l’élection présidentielle de 2027 fortement compromise.

Sans surprise, Marine Le Pen a néanmoins reçu son lot de soutiens, après l'annonce du jugement. "L'Internationale nationaliste tonne après la condamnation de Marine Le Pen", rapporte ‘’Le Temps’’. "Du Kremlin au leader néerlandais Geert Wilders, en passant par le vice-Premier ministre [italien] Matteo Salvini et bien sûr Elon Musk, les soutiens à la dirigeante française fusent dans les formations ou les esprits autoritaires", poursuit le quotidien suisse. Tandis que le Premier ministre hongrois Viktor Orbán s'est fendu d'un "Je suis Marine" sur le réseau social X.

De son côté, "le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) français a exprimé son 'inquiétude face aux réactions virulentes' après la condamnation de Marine Le Pen, les jugeant 'de nature à remettre en cause gravement l'indépendance de l'autorité judiciaire'", relaie la RTBF. "Seules les peines limitativement énumérées par la loi, et donc votées par la représentation nationale peuvent être prononcées par les magistrats", a également expliqué le CSM.

La tentation populiste en marche

Les accusations d'instrumentalisation de la justice par les soutiens de Marine Le Pen font craindre à ‘’La Libre’’ une "trumpisation" à la française. "Le risque est grand désormais d'une polarisation du débat public, à l'Américaine pourrait-on dire, radicale et violente", alertent également ‘’Les Échos’’. Même son de cloche pour ‘’La Vanguardia’’, qui écrit que "la séparation des pouvoirs s'avère tout à fait problématique dans certaines des grandes démocraties occidentales, dont la France, patrie du baron de Montesquieu".

En prenant part activement à ce système, "Marine Le Pen a non seulement causé du tort aux contribuables français, mais aussi à tous les Européens", estime un rédacteur en chef de la ‘’Frankfurter Allgemeine Zeitung’’.

"Une condamnation synonyme de fin de rêve présidentiel pour Marine Le Pen ?" s'interroge ‘’La Libre’’. La situation n'est pas définitive, car Marine Le Pen a décidé de faire appel de la décision. Mais "à moins que [celui-ci ne] soit examiné avant mai 2027 et que la sentence soit alors revue à la baisse – cela fait beaucoup de 'si' –, la triple candidate à l'Élysée ne pourra ni concourir une quatrième fois ni se présenter aux prochaines élections législatives", affirme le journal belge.

Malgré les protestations de l'ex-cheffe du Rassemblement national, invitée du journal de 20 heures de TF1, "cette décision s'inscrit dans la droite ligne de la jurisprudence", poursuit Camille Aynès, maître de conférences en droit public à l'université Paris Nanterre dans ‘’The Conversation’’. "Dans un État de droit, les lois s'appliquent à tous", renchérit la ‘’FAZ’’.

Toute une autre lecture est mise en avant dans cette affaire. Si de très nombreux titres saluent une victoire de l’État de droit, la plupart jugent que la condamnation de la cheffe de file du Rassemblement national fera, malgré tout, les affaires du parti et craignent une aggravation de l’instabilité.

La juste expression de l’État de droit peut-elle mettre la démocratie en danger ? Au lendemain de la condamnation de Marine Le Pen, la présidente du groupe Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, unanimement qualifiée de ‘’séisme politique’’, les éditorialistes du monde entier s’interrogent plus sur ses conséquences que sur son bien-fondé. Pour la plupart, ce jugement ne manquera pas d’attiser la défiance d’une partie croissante de l’opinion à l’égard d’une institution judiciaire soupçonnée de collusion avec les élites dites ‘’libérales’’, pour profiter in fine au RN.

‘’La reconnaissance de la culpabilité’’ de la cheffe de file du RN ‘’et la lourde peine prononcée confirment sa thèse de la victimisation : une élite s’acharne sur elle et son parti, et met un terme à sa carrière politique’’, mais le soutien électoral dont elle bénéficie ‘’ne la place pas au-dessus des lois’’, poursuit le quotidien britannique. ‘’Il est toutefois probable que le cœur de l’électorat de Mme Le Pen se ralliera à elle. Le verdict et la condamnation pourraient même renforcer l’assise politique de l’extrême droite’’, avertit, quant à elle, sa correspondante à Paris, Angélique Chrisafis, à l’unisson de nombre de ses collègues.

Au-delà des discours, des alliances pragmatiques : Marine Le Pen à la conquête de l'Afrique ?

Marine Le Pen, longtemps perçue comme une figure politique intransigeante sur les questions migratoires et africaines, a modéré son discours et ajusté son approche vis-à-vis du continent depuis plusieurs années. Ce repositionnement stratégique vise à rompre avec l'image d'un Rassemblement national systématiquement hostile à l'Afrique et à renforcer sa stature internationale en vue des échéances électorales en France.

En témoigne son déplacement au Tchad du 14 au 16 mars dernier, un voyage discret, mais révélateur de ses nouvelles ambitions. Accompagnée de son bras droit Louis Aliot et de Renaud Labaye, secrétaire général du groupe parlementaire du RN, Marine Le Pen a rencontré le président Mahamat Idriss Déby. Cette visite intervient dans un contexte de reconfiguration des relations entre la France et ses anciennes colonies, marqué par la montée des sentiments antifrançais et le recul de l’influence de Paris au Sahel.

Si, par le passé, elle dénonçait une prétendue complaisance de l’État français vis-à-vis des migrations en provenance d’Afrique, son discours s’est infléchi. Elle ne se contente plus de condamner l’immigration clandestine ou l’aide au développement, mais cherche désormais à bâtir des alliances pragmatiques avec certains régimes africains. Cette mutation s’inscrit dans une volonté plus large de ‘’normalisation’’ de son image et d’acquisition d’une stature de chef d’État crédible sur la scène internationale.

Ce déplacement au Tchad est également le signe d’une stratégie d’opportunisme politique, profitant des revers d’Emmanuel Macron en Afrique. La rupture de certains pays du Sahel avec la France, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger, a profondément fragilisé la diplomatie française. En se rendant au Tchad, pays encore considéré comme un allié de Paris, Marine Le Pen tente d’apparaître comme une alternative viable, prête à rebâtir une relation plus équilibrée entre la France et l’Afrique.

Le choix du Tchad n’est pas anodin. Ce pays occupe une position stratégique dans la lutte contre le terrorisme au Sahel et reste un partenaire clé pour la France. En rencontrant Mahamat Idriss Déby, qui a récemment affiché une certaine autonomie vis-à-vis de l’Élysée, en se rapprochant de nouveaux partenaires comme la Turquie et les Émirats arabes unis, Marine Le Pen veut montrer qu’elle est capable d’engager un dialogue constructif avec les dirigeants africains, loin des discours de rupture prônés par certains militaires putschistes du Sahel, renseigne ‘’Le Monde’’.

Toutefois, cette offensive diplomatique soulève des interrogations. La dirigeante du RN peut-elle réellement transformer l’image de son parti aux yeux des Africains et des Français d’origine africaine, qui restent largement sceptiques à son égard ? Son parti, marqué par des décennies de discours hostiles à l’immigration et à la diversité culturelle, peut-il convaincre qu’il est désormais prêt à dialoguer avec l’Afrique sur des bases nouvelles ?

En se repositionnant sur l’échiquier international, Marine Le Pen cherche à inscrire son parti dans une dynamique de gouvernement. Cette stratégie de dédiabolisation pourrait lui permettre d’élargir sa base électorale et de renforcer sa crédibilité auprès des milieux économiques et diplomatiques. Mais elle pourrait aussi susciter des tensions au sein de son propre camp où certains militants restent attachés à une ligne plus radicale sur les questions migratoires et identitaires.

Amadou Camara Gueyes

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